Une alsacienne en Helvétie ?

La coiffe alsacienne se reconnaît aisément grâce à son grand nœud noir. Elle offre pourtant des similitudes avec d’autres coiffes géographiquement proches, qu’un œil non attentif pourrait confondre avec elle. Telle celle du Fricktal, petite région suisse, proche du sud de l’Alsace.

Une histoire chahutée

Le Fricktal, apprécié pour ses beaux paysages peuplés de cerisiers, est une vallée suisse, sur la rive gauche du Rhin, à une trentaine de kilomètres en amont de la ville de Bâle.

 

Tout comme la partie sud de l’Alsace, la région a longtemps fait partie des territoires Habsbourg, le château d’origine de cette famille étant d’ailleurs distant d’à peine une heure de la ville de Frick, à laquelle la vallée doit son nom.

 

Historiquement, le Fricktal était rattaché au Brisgau, région autour de Fribourg au sud du pays de Bade, dans ce que l’on appelait l’Autriche Antérieure (Vorderösterreich en allemand).

 

Femme en costume du Frickthal à la fin du 19è siècle – phot. Rudolf Ganz – Archives Julie Heirli.

Il en a été soustrait au 19è siècle, à la suite des guerres napoléoniennes et des traités de paix signés à cette époque entre la France et l’Empire Austro-Hongrois.

Intégrée aux cantons helvétiques, cette région fait à présent partie de l’Argovie.

 

Une silhouette très voisine

Le costume du Fricktal ressemble beaucoup à celui porté en Alsace.

Une personne peu au fait des particularismes locaux pourrait facilement confondre les deux tant les similitudes sont grandes : même corselet lacé sur un plastron haut, même petite collerette autour du col.

Et surtout, que dire du ruban frontal noir dont l’allure n’est pas sans rappeler celle du nœud alsacien.

Le même petit bonnet de base

Bonnets du Fricktal – Même forme et même type de ruban de bordure qu’en Alsace – Photo : archives Julie Heierli – Schweizerische Gesellschaft für Volkskunde – Basel.

Le bonnet qui sert de soutien à ce nœud est identique, dans sa forme et sa découpe, ainsi que dans ses matériaux, à ce que l’on peut trouver en Alsace ou dans l’Allemagne proche.

(Voir article: les cousines d’outre Rhin – partie 1.)

 

Il est en deux parties égales, réunies par une couture médiane le tout bordé d’un large ruban noir. Le fond est brodé de motifs en fils d’or ou d’argent.

 

La manière de le porter se révèle toutefois un peu différente, le bonnet venant se placer très en avant de la tête.

La naissance des cheveux et une partie du front sont ainsi recouverts, contrairement au bonnet alsacien, placé plus en arrière.

 

Jeune fille du Fricktal – 1820 – Gravure de Markus Dinkel – The Fitzwilliam Museum – Cambridge.
Paysans du Frickthal –  Joseph Reinhardt – Costumes suisses des XXII cantons – Collection publiée en 1816 chez Peter Birmann à Bâle.

Une évolution similaire

Vendeuse de poires – Série des petits métiers de Bâle (Basler Ausrruff) – David Herrliberg – 1749

Cette coiffe de petite taille, avec son ruban étroit noué sur le front, a suivi la même évolution que celles portées de part et d’autre du Rhin, du coté alsacien ou sur la rive allemande.

(voir : les débuts du nœud alsacien)

On peut d’ailleurs remarquer qu’au 18è siècle, la forme de ladite coiffe était la même des deux cotés, la différentiation n’intervenant qu’au siècle suivant, stimulée par l’essor industriel et la démocratisation textile qui en a découlé autant que par les bouleversements politiques.

Un nœud plus modeste

 

Jeune fille du Fricktal – Markus Dinkel – début 19è siècle – Cabinet des estampes – Bâle.

 

 

Une évolution raisonnable

D’allure étroite dans ses débuts, le ruban sommital ornant la coiffe a ainsi connu une expansion continue pendant la seconde partie du 19è siècle. Il n’a malgré tout pas atteint les excès que l’on a pu observer dans les riches régions d’Alsace ou dans le Ried allemand.

Frickthal Madchen – Johann Jakob Friedrich Walthard – (1818-1870)

 

Jeunes filles du Fricktal vers les années 1950 – Le costume se folklorise et prend les mêmes travers qu’en Alsace, avec une coiffe nouée sous le menton.

 

La coiffe se présente avec un nœud projeté sur l’avant, comme chez ses voisines du pays de Bade, le bonnet et l’arrière de la tête restant largement à découvert.

 

Échappant au gigantisme qui a touché les coiffes de la plaine du Rhin et une partie du pays de Bade, les rubans portés dans le Fricktal ont su rester dans des proportions acceptables.

(voir article sur la coiffe de Fribourg : les cousines d’Outre Rhin – partie 2)

 

Coiffe du Fricktal sous sa forme actuelle.

Aspect qui le différencie nettement du nœud alsacien. Lequel a reculé plus en arrière à mesure de son expansion, laissant à peine deviner le bonnet qui lui sert de support. (voir : la coiffe alsacienne et ses secrets)

Apparence moderne

Sous sa forme actuelle, le nœud de ruban qui orne la coiffe du Fricktal s’est quelque peu standardisé, perdant en exubérance pour adopter une allure plus rigide.

 

L’ensemble du ruban et de ses boucles se présente de nos jours en un nœud discipliné et plus raide, tiré à l’horizontale au-dessus de la tête. Les petites franges qui le bordaient au 19è siècle ont été supprimées.

 

La production des rubans dans le Fricktal

Les régions proches de Bâle ont été pendant longtemps des lieux importants de production de rubans de soie.

 

Le tissage de la soie, et plus particulièrement celle des rubans, a été introduit en Suisse au 16ème siècle par le biais des réfugiés protestants fuyant les persécutions religieuses.

Il a connu par la suite un développement particulier avec la mise en place du “Verlagssystem” (production dispersée).

Ce type d’industrie, qui reposait sur le travail d’artisans travaillant à domicile dans les villages et vallées autour de Bâle, rompait avec le système des corporations installées en ville depuis l’époque médiévale.

La dernière tisseuse à domicile à Rünenberg ( Bâle-Campagne) dans les années 1980 © Theodor Strübin – Museum.BL. Liestal.

Mis en place au 17è siècle, il permettait aux entrepreneurs bâlois d’être maîtres de la chaîne de production en gardant la main sur les artisans et intermédiaires, acteurs principaux de la filière. Ce système, qui a perduré jusqu’au 20è siècle, a permit l’édification de véritables fortunes, le commerce des rubans de soie se révélant très lucratif.

Les rubans de soie qui ornent le front des femmes sont l’illustration du succès de cette production spécifique.

 

 

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Références

  • Julie HEIERLI – Die Volkstrachten der Mittel und Westschweiz – Publié par Eugen Rentsch – Erlenbach Zürich, 1932.
  • SCHURCH  Lotti WITZIG Louise (Textes), Photographies Rolf WEISS – Costumes suisses – Publié par la Fédération nationale des costumes suisses – Zurich, 1980.
  • Ernst LAUR (Textes) – Kurt WIRTH (Illustrations) – Costumes Suisses – Editions Silva – Zurich. 1954
  • Costumes suisses – Images et Traditions – Editions Slatkine – Genève 1986.

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Liens

https://blog.nationalmuseum.ch/fr/2021/10/le-canton-du-fricktal/

https://www.trachtengruppe-eiken.ch/unsere-tracht/

https://archiv.sgv-sstp.ch/collection/sgv_15/all/1

https://folkcostume.blogspot.com/2013/12/overview-of-swiss-costume.html

https://hls-dhs-dss.ch/fr/articles/001108/2008-10-16/

https://www.lebendige-traditionen.ch/tradition/fr/home/traditions/rubans-de-soie-et-tissage-de-rubans.html

https://www.museum.bl.ch/

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