Une “visite” énigmatique

Il reste peu de traces de cet accessoire vestimentaire appelé “visite”, très apprécié des élégantes du 18è siècle. Les changements de modes et d’habitudes ont fini par le faire disparaître totalement du vestiaire féminin, laissant le souvenir diffus d’une époque où il accompagnait les femmes à la promenade.

Une femme dans un tableau

Dans une clairière, un groupe d’hommes et de femmes sont réunis par la prière et le chant. Dans ce tableau intitulé “Les pèlerins du Mont St Odile” peint par Gustave Brion en 1863, divers personnages sont représentés, vêtus de tenues villageoises.

Les Pèlerins du Mont St Odile ( Détail) – Gustave Brion (1824-1877) Huile sur toile 130 cm x 200 cm – Musée Unterlinden, Colmar – Dépot de l’Etat. Crédit photo : Mus Unterlinden/Christian Kempf

 

 

Dans la partie droite de la composition, une femme est appuyée à un arbre, un enfant dans ses bras.

Elle porte une sorte de cape courte à capuchon, en coton imprimé : une “visite”.

La présence de cet élément vestimentaire, d’apparence anodine, soulève la question intéressante de la longévité de certaines pratiques vestimentaires à travers le costume traditionnel.

 

Une “visite”, qu’est-ce que c’est ?

Appelée “mantelet” au 18è siècle c’est, selon le dictionnaire Larousse, “une cape de femme en tissu léger, à capuchon, à pans long devant et écourtée derrière”.

A la fin de l’Ancien Régime, c’est un élément indissociable de la toilette féminine, sa forme courte laissant très opportunément à découvert une bonne partie de la robe, tout en protégeant le buste et les bras.

Article de mode par excellence, il apparaît sur les gravures de l’époque, en complément obligé de la tenue de sortie.

 

Élégante allant à la promenade, drapée dans un  mantelet court – Galerie des modes et costumes français 1778-1787. n°11

Une Révolution des apparences

Dames anglaises à la promenade. Celle du milieu porte une visite avec un capuchon rabattu, celle de gauche un fichu. Collections-MAAS Museum

 

Mousselines, taffetas légers et cotonnades blanches ou imprimées sont à la mode, les vêtements adoptant des lignes plus fluides, moins guindées, s’inspirant très librement des tenues campagnardes.

L”anglomanie” qui s’impose alors en France introduit une perception différente de la mode, portant sur des vêtements plus confortables, plus légers, à l’image de ce qui est porté par la “gentry” d’outre-Manche.

Véritable bouleversement dans l’habillement, cette notion vient révolutionner le costume des milieux aristocratiques français, jusqu’alors régi par l’étiquette de la Cour.

 

Tenue de jour dans le style français galant de la fin du 18è siècle – Galerie des modes et costumes français 1778-1787. n°24

Un accessoire à l’image de son temps

Les femmes semblent avoir beaucoup apprécié ce petit vêtement très fonctionnel, si l’on en juge par les diverses versions que nous en livrent les gravures .

Galerie des modes et costumes français 1778-1787. n°201
Galerie des modes et costumes français 1778-1787. n°79

Négligemment drapée sur les épaules, la “visite” apporte au costume cet esprit faussement léger, libéré des conventions, particulièrement recherché à l’époque.

Que se soit à la promenade ou pour se rendre chez des amis ou relations, elle ajoute à la silhouette féminine ce petit détail galant qui caractérise le 18è siècle français.

Le négligé chic

Dans les milieux aristocratiques parisiens, où la vie culturelle et sociale tend à s’organiser en dehors de Versailles, cette manière moins conventionnelle de se vêtir est aussi une manière de se démarquer.

La visite – 1777 – Gravure de Moreau le Jeune.
Le lever – 1777 – Gravure de Moreau le Jeune

Il est ainsi de bon ton, dans la haute société, de recevoir ses intimes de manière informelle, dans des tenues savamment négligées où le naturel est mis en scène. (voir à ce sujet l’article sur l’Élégance en Robe de Chambre).

Une interpénétration des genres

 

 

Il est intéressant d’observer le parallèle existant entre ces petites mantelets d’extérieur, à l’allure impromptue et un autre type de vêtement à usage plus intime.

 

En forme de petites capes de coton blanc ou imprimé, ils accompagnent la toilette du matin, lors des nombreuses étapes de coiffage et maquillage précédant l’habillage définitif.

Destinés à ce moment particulier de la journée où familiers et fournisseurs se côtoient dans l’espace du boudoir, ils sont à la limite du vêtement de ville et de la tenue d’intérieur, jouant d’une simplicité étudiée.

Rencontre entre déshabillé à usage privé et mantelet d’extérieur – La marchande de mode – François Boucher – Musée National de Stockholm.

 

Grandes dames ou femmes de plus petite condition n’hésitent pas à se montrer ainsi vêtues, traçant une limite ténue entre vie privée et publique.

Petit mantelet de coton imprimé, porté par Melle Louise Jacquet, cantatrice à L’Opéra Royal – 1750 – Jean Etienne Liotard. Coll Privée.
Madame de Pompadour à la toilette – 1764 – François Boucher – Fogg Art Museum Cambridge – USA

Une capuche supplémentaire

Dame anglaise portant un mantelet avec son capuchon rabattu sur les épaules – John Collet – ca. 1725-1780 – YCBA collection

Ces capuchons larges contribueront à populariser par la suite ce type de vêtement dans les campagnes, leur ampleur apportant un abri efficace aux fragiles coiffes régionales. Comme par exemple la capuche “à la Thérèse” qui sera utilisée en Normandie.

Le capuchon large qui accompagne le mantelet est communément porté rabattu sur les épaules, la dimension astronomique des coiffures féminines n’en permettant plus l’usage.

Pour se protéger malgré tout des intempéries et préserver les précieux édifices capillaires, on y ajoute une capuche légère et amovible, montée sur armatures. Elle est appelée ” Thérèse” ou “Calèche”, l’origine de cette dernière appellation trouvant son explication naturelle par la ressemblance, avec ses arceaux, avec la capote d’une calèche.

 

Galerie des Modes 1778.
La “Thérèse”.
La “Calèche” avec ses armatures faisant penser à la capote d’une … calèche.

 

Un témoin rare

Le Musée Historique de Mulhouse conserve dans ses collections un exemple rare, très représentatif de ce type de vêtement, avec capuche large et longs pans  sur le devant. L’ensemble est agrémenté d’un volant sur le pourtour.

A l’observation, il présente des traces de remaniement qui laissent supposer un phénomène de réemploi dès sa confection initiale.

Ce procédé était courant à une époque où le textile restait cher et où il n’était pas rare que certaines pièces vestimentaires soient réutilisées voir retaillées pour des usages différents.

Vue de la partie arrière de la capuche avec les traces de réemploi – Musée Historique Mulhouse.
Détail du fond brodé au point de Sarci – Musée Historique Mulhouse

Le fond est en fine toile de lin, brodée de motifs blancs réguliers selon la technique du Point de Sarci. L’ensemble est doublé à l’exception de la capuche.

Une énigme dans le tableau

“Visite” provençale en Indienne à motif “Bonnes Herbes” – © Mulhouse – Musée de l’Impression sur étoffes – J.Rueher

 

 

Le mantelet a disparu du vestiaire féminin après la Révolution, remplacé par les grands châles de cachemires.

Il sera de nouveau à la mode sous le Second Empire où il prendra définitivement le nom de “visite” mais sans connaître le même engouement qu’au 18è siècle.

Contrairement à d’autres régions comme la Provence ou la Normandie, la “visite” n’a pas connu de développement particulier au niveau du costume populaire alsacien.

C’est pourquoi, la présence d’un tel vêtement dans le tableau peint par Gustave Brion apparaît comme une véritable énigme.

Les difficultés de l’interprétation

Les scènes de genre présentées par les peintres régionalistes ne constituent pas un témoignage fiable en ce qui concerne les costumes.

L’équilibre général de la composition et des couleurs avait davantage de valeur que la reconstitution exacte des tenues.

 

Les vêtements utilisés étaient la plupart du temps achetés en Alsace pour être ensuite mis en scène en atelier avec des modèles parisiens.

Il est donc difficile de savoir si cette “visite” a été introduite par le peintre comme un pur élément décoratif ou si elle a réellement été vue “en situation”, portée par une villageoise alsacienne.

Car, si les associations de pièces vestimentaires que Brion place dans ses toiles sont à prendre avec précaution, il faut malgré tout relever le fait que la minutie avec laquelle il les représente offre sur elles un témoignage intéressant si l’on s’attache à les observer individuellement .

D’autant que ses compositions mettent souvent en scène des vêtements de facture ancienne avec des détails d’ajustement qui ont ensuite disparu du costume traditionnel, les dernières décennies du 19è siècle venant “gommer” des particularismes hérités de l’Ancien Régime.

En l’attente de documents complémentaires, la problématique de cette “visite” reste donc entière.

 

 

Remerciements :

– au Musée Historique de Mulhouse.

– aux Musée des Unterlinden de Colmar et de l’Impression sur Etoffes de Mulhouse pour les prêts iconographiques.

– à Mr Vincent Roussel pour ses précisions concernant le costume normand.

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Références

– Jules QUICHERAT – Histoire du Costume en France depuis les temps les plus reculés jusqu à la fin du XVIIIème siècle – Librairie Hachette – Paris. 1877

– André Blum – Histoire du costume : les modes au XVIIe et au XVIIIe siècle – Librairie Hachette – Paris. 1928

– Le costume Français – Ouvrage collectif – Editions Flammarion – Paris. 1990.1996

– Fashion – Les Collections du Kyoto Costume Institute – Une histoire de la mode du XVIIIe au XXe siècle – Editions Taschen. 2002

– Marguerite Bruneau – Histoire du Costume Populaire en Normandie – Edité par le Cerce d’Action et d’Etudes Normandes – Caen. 1983

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