Les petites gardiennes et autres rites

Continuons la promenade en compagnie des petites gardiennes et de leurs “ouailles”. Figures très populaires en Alsace ainsi qu’outre Rhin, elles nous amènent à la découverte de traditions et de rites parfois étranges, voire cruels. Suite d’un voyage plus inattendu que prévu.

 Une image très populaire

Très prisée des peintres et illustrateurs du 19è siècle, ce thème de la gardeuse d’oies a également suscité auprès des artistes alsaciens de nombreuses représentations qui sont venues alimenter l’imagerie populaire de la région.

 

L’enseigne du Musée alsacien de Strasbourg.

 

 

La Gänseliesele vue par Hansi (Jean-Jacques Waltz – 1873-1951).

 

Dessin préparatoire de l’enseigne du musée alsacien – Anonyme – BNU Strasbourg NIM18374

 

 

Le service Obernai de la faïencerie de Sarreguemines, avec ses motifs signés par Henri Loux (1873-1907).

 

 

 

Paysage alsacien – Émile Stahl – Coll. Costumes d’Alsace.

 

 

 

Anonyme Allemagne – 1880.

Des traditions plus anciennes

La proximité des oies avec le milieu aquatique a longtemps fait d’elles des intermédiaires naturels entre le monde des humains et celui plus obscur des esprits.

Selon les antiques croyances, c’est l’oie qui va chercher les petits à naître dans les sources et fontaines aux enfants (Kìnderbrùnna ou Brìnnala).

Die Ganz loift barfüess, rennt in de Brunne nà, holt a kleins Kind eruf …

L’oie marchant pieds nus, court dans la fontaine, ramène un petit enfant.

(origine Ribeauvillé – Munster – citée par Mr Gérard Leser)

 

Elle partage ce rôle avec la cigogne, autre hôtesse des lieux humides, laquelle l’a depuis supplantée dans l’imaginaire collectif.

Bouxwiller – Fontaine dédiée à Marie Hart, (1856-1924), poétesse et écrivaine d’expression dialectale, native de la petite cité.

 

La Gänseliesele de Strasbourg

 

 

Campement de gardeurs d’oies à Schalkendorf (nord de Strasbourg) – BNU Strasbourg NIM12507.

Le parc de l’Orangerie de Strasbourg accueille depuis 1898 une statue de Charles Albert Schultz

Cet ensemble fut commandé à l’origine pour la fontaine de la grande halle aux légumes, à coté de la Place du Corbeau. D’où le panier et la botte de carottes que se disputent la jeune fille et l’oie.

L’emplacement initial étant jugé trop sombre et ne mettant pas assez la statue en valeur, il fut décidé de la déplacer à l’endroit actuel, à proximité du pavillon Joséphine.

Derrière l’aspect anecdotique de ce petit monument se révèle l’importance économique que représentait, jusqu’à une époque récente, l’élevage des oies dans les campagnes.

 

Paysage près de Schleilthal – BNU Strasbourg NIM12979.

 

Le site de la Ganzau, au sud de la ville, est là pour témoigner de ces espaces de prairies plus ou moins inondables où ces volatiles s’ébattaient en presque liberté.

 

Les petites gardiennes allemandes

En Allemagne, la popularité de ce thème peut être observé à travers les nombreuses représentations, de styles très divers, qui émaillent le pays du nord au sud.

Dommitzsch-Saxe-1
Berlin
Plön-Schleswig-Holstein,
Alsfeld -Saxe
Melsungen -
OPEN GALLERYCertaines ont essaimé un peu plus loin, en Belgique, Hollande, Royaume Uni …
Coevorden, pays-Bas
St Georges Market -Belfast Ireland
La-Gardeuse-dOie-jardin botanique -Meise-Belgique
Hanovre-C. Dopmeyer-1898
OPEN GALLERY

Le baiser de Göttingen

Mais la plus célèbre de ces statues est sans conteste celle qui orne depuis 1901 la place de l’Hôtel de Ville de Göttingen.

Dès l’origine, les étudiants de la ville prirent l’habitude d’aller embrasser la petite statue pour se porter chance au moment de s’inscrire à l’Université. Coutume qui s’est modifiée par la suite, le baiser n’étant donné que par ceux qui réussissaient à leurs examens et recevaient leurs diplômes. Face aux débordements qui accompagnaient cette pratique, la municipalité décida de l’interdire en posant une clôture et en verbalisant les contrevenants.

 

 

La décision ne fit qu’encourager l’esprit frondeur des étudiants. Malgré les amendes et les procès, la statue continua de recevoir son lot de baisers volés, l’interdiction ne finissant par être levée qu’en 1926.

La tradition se maintient encore de nos jours, la Gänsemagd étant régulièrement honorée par les étudiants qui viennent lui apporter des fleurs et embrasser ses lèvres de bronze au milieu d’un joyeux chahut.

 

La Gänsemädchenbrunnen de Vienne

Une gänsemädchenbrunnen itinérante

 

Construite en 1865/1866, cette statue, avec sa fontaine, marquait à l’origine l’emplacement du marché aux volailles de Vienne en Autriche.

En 1874, à la suite d’un incendie elle fut déplacée et installée devant la MariahilferKirche.

Mais, l’implantation d’un monument dédié à Haydn lui valut d’être à nouveau déménagée sur son site actuel, au bord de la MariahilferStrasse.

 

Dans chaque ville d’une certaine importance, un espace particulier était réservé à la vente des volailles et plus particulièrement des oies, les grandes foires d’automne représentant le point culminant de ce commerce.

 

Une victime toute désignée

L’automne constituait la meilleure période pour vendre les oies. Élevées pendant l’été, elles atteignaient leur maturité à l’automne et prenaient alors toute leur valeur marchande, étant prêtes à la vente ou à l’engraissage. C’est à cette période qu’elles étaient choisies en vue du paiement du métayage, la date de la Saint Martin (11 novembre) marquant précisément cette échéance. (Voir article précédent)

Liée de manière emblématique aux traditions accompagnant la fête de la Saint Martin, l’oie faisait à cette occasion l’objet de nombreuses traditions, certaines se révélant particulièrement cruelles.

 

L’oie suisse de la St Martin

Sursee© Sammlung Ernst Brunner, Schweizerisches Institut für Volkskunde-Basel.

 

Sursee – 2004 © Bruno Meier – Sursee-Gansabhauet-Komitee – Sursee.

Dans la petite ville suisse de Sursee, dans le canton de Lucerne en Suisse, la Saint Martin voit se dérouler le gansabhauet, version locale du tir à l’oie.

Accompagnés de tambours, les participants à ce “jeu” particulier apparaissent vêtus d’une robe rouge et porteurs d’un masque doré en forme de soleil. Sabre en main, ils doivent s’efforcer de couper le cou d’une oie suspendue à un fil, l’affaire étant pimentée par le fait que le masque qu’ils portent les aveugle totalement.

On notera toutefois que, pour épargner les âmes trop sensibles, ce n’est plus une oie vivante qui est utilisée de nos jours. Abandonné au fil du temps, cet étrange cérémonial a été réinstauré en 1863, attirant chaque année un grand nombre de spectateurs et de participant(e)s.

 

Le jeu de l’oie ou tir à l’oie

Torturer et tuer un animal lors d’un cérémonial est un acte aussi vieux que l’humanité. De tous temps, l’homme a ainsi voulu marquer et mettre en scène sa domination sur le monde animal, à travers des affrontements et mises à morts plus ou moins codifiées, la corrida en étant de nos jours l’un des exemples les plus caractéristiques.

 

La coutume du tir à l’oie procède de ce même comportement.

 

Détail d’une gravure néerlandaise de 1610.

 

Raucoules – Ht-Loire – © Fernande Barou-Defour.
Très populaire dans les siècles passés, le “jeu” se déroulait en diverses occasions, lors de grands rassemblements festifs, telles que les foires d’automne, époque où cet oiseau était le plus abondant.

Il consistait à trancher le cou d’une oie suspendue par la tête à l’aide d’un sabre. C’est à cheval que les compétiteurs tentaient leur chance, le vainqueur étant celui qui y parvenait en un nombre minimal de coups, l’oie lui servant de récompense.

Il existait plusieurs variantes, le sabre étant parfois remplacé par un bâton ou même des pierres.

 

Fêtes de Biriatou – ©Mairie-de-Biriatou

Le tir à l’oie reste toujours pratiqué en Europe ainsi que dans plusieurs régions de France, notamment au Pays Basque lors des diverses fêtes. Au grand dam des associations de défense des animaux qui, malgré le fait que l’oie soit déjà morte, s’insurgent face à une tradition jugée particulièrement barbare.

Du jeu à l’assiette

En Alsace, ce “jeu” se pratiquait le lundi de Pentecôte (Pfingstvogel), les gagnants profitant du butin ainsi gagné pour en faire un festin.

Rappelons que l’oie est longtemps restée un élément apprécié de la cuisine alsacienne, tout spécialement à l’époque de la St Martin. D’où de nombreuses recettes et, en particulier, celle du fameux pâté de foie d’oie créé pour le Marquis de Contades vers 1780. (Voir article précédent)

La tradition de l’oie de la St Martin était si forte que les maisons où ce plat ne pouvait être servi étaient considérées comme particulièrement déshéritées.

Discrète présence héraldique

Curieusement, bien très présente dans le paysage et les traditions, l’oie n’a pas laissée grande trace dans l’héraldique locale.

Blason de Pfetterhouse – Grand armorial d’Alsace de d’Hozier (1696)

Elle apparaît presque en majesté sur les armoiries très parlantes de Lapoutroie (La-poutre-oie): 

“D’azur à un pont d’or, maçonné de sable, sommé d’une oie d’argent becquée et membrée d’or”.

(Sur un fond bleu, un pont doré, maçonné de noir, portant à son sommet une oie blanche au bec et aux pattes dorées.)

Le blason de Pfetterhouse est plus singulier. Il représente une oie seule, de couleur noire:

” D’argent à l’oie de sable becquée et membrée de gueules “.

(Sur un fond blanc, une oie noire avec le bec et les pattes rouges.)

Il ne s’agit donc pas d’une oie domestique mais d’une oie sauvage, reconnaissable à sa couleur, à l’image de celles qui, chaque année au cours de leur migration, utilisaient les étangs proches de la commune pour y faire halte. Présence particulière qui a laissé son empreinte dans l’imaginaire local puisque les habitants du lieu portent le sobriquet de “Schneegans”, les oies des neiges.

Blason de Pfetterhouse – Grand armorial d’Alsace de d’Hozier (1696)

On notera que le cygne, oiseau très proche de l’oie mais considéré comme animal plus noble, est à peine mieux représenté puisque seuls les villages de Folgensbourg et Roppentzwiller, tous deux proches de Pfetterhouse, l’ont choisi pour emblème.

 

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Pour conclure, ayons une pensée pleine de gratitude pour toutes ces dames aillées qui, non contentes de nous fournir à manger aux fils des siècles, nous ont offert plumes et duvets pour nous réchauffer.

 

 

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Documentation

  • Gérard Charles (1814-1877) – L’Ancienne Alsace à table – Etude historique et archéologique sur l’alimentation, les mœurs et les usages épulaires de l’ancienne province d’Alsace – Disponible sur  https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k32151645/f1.image
  • Saisons D’alsace N° 24 – Les Plaisirs De L’alsace À Table – Editions de La Nuée Bleue. 1967
  • Irène De Font-Verger (textes) – Christophe Meyer (Photos) – L’Alsace à table -Saveurs et couleurs d’une province gourmande – Editions du Rhin. 1994
  • Marguerite Doerflinger et Gérard Leser – Toute l’Alsace, à la quête de l’Alsace profonde – Rites, traditions, Contes et légendes – Editions SAEP – Ingersheim – Colmar. 1986

Liens

https://mimimatelot.blogspot.com/2014/10/les-peintures-de-gardiennes-doies.html

https://fr.wikipedia.org/wiki/Marie_Hart

https://www.itinerairesprotestants.fr/circuits/marie-hart

https://e-monumen.net/patrimoine-monumental/lalsacienne-a-loie-strasbourg/

https://fr.wikipedia.org/wiki/Gänseliesel

http://www.raymond-faure.com/Goettingen/Goettingen_Markt.html

https://www.mein-goettingen.de/tipps/120-jahre-stadtgeschichte-das-gaenseliesel/

https://fr.wikipedia.org/wiki/Jeu_de_l%27oie_(folklore)

https://biriatou.com/fr/jeu_de_l_oie.htm

https://www.france-pittoresque.com/spip.php?article2894

https://www.lebendige-traditionen.ch/tradition/fr/home/traditions/fete-de-la-gansabhauet.html

https://www.alsacefoiegras.fr/lalsace-terre-de-foie-gras/

https://www.lapoutroie.fr/decouvrir/histoire-de-lapoutroie.htm#

https://fr.wikipedia.org/wiki/Armorial_général_de_France

http://www.pfetterhouse.net/?rubrique=3

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1 commentaire
  • Annick Meyer
    24 novembre 2022

    Bien sympa et très intéressant cet article