En quête du Butzimummel

Dans le Sundgau, région tout au sud de l’Alsace et proche de la frontière avec l’Allemagne et la Suisse, subsiste encore une tradition très particulière, celle du ″Butzimummel″, s’apparentant à un simulacre de chasse, et dont les racines plongent dans un passé très ancien.

Un personnage étrange

Dans ce coin d’Alsace appelé Dreyeckland, les jeunes gens du village d’Attenschwiller promènent à travers les rues un bonhomme habillé d’un costume de paille qu’ils surnomment ″Butzimummel″.

En traînant de maison en maison ce personnage d’allure pataude (le costume est lourd et volumineux !), ils pérennisent un rituel très ancien de victoire sur les forces mauvaises et les jours sombres de l’hiver.

Par cette capture symbolique, ils démontrent leur vaillance et leur entrée dans l’âge adulte. Moyen d’aller ensuite quémander des provisions ou quelques pièces auprès de la population locale.

Un nom variable

A Attenschwiller, ce Butzimummel habillé de paille tiendrait son nom d’un génie maléfique, appelé dr’Butzmann, dont les villageois disaient qu’il hantait les puits et fontaines.

A Attenschwiller, la tradition du “Butzimummel” reste vivace auprès des jeunes confirmants de l’année. Photo L’Alsace. 2022.
Le dernier passage du Iltis en 2013 à Buschwiller, accompagné des conscrits du village. photo Jean-Luc-Koch.
Dans le village proche de Buschwiller, il est plus prosaïquement appelé Iltis (putois), animal nuisible, à l’odeur nauséabonde, s’attaquant aux poulaillers. Le costume diffère quelque peu dans sa forme et dans la manière dont le matériau est agencé. Mais il reste globalement celui d’un bonhomme vêtu d’un costume de paille que la jeunesse locale promène dans les rues du village.

Une période particulière

Le moment choisi pour ce joyeux défilé n’est pas anodin puisqu’il se situe à la fin de l’hiver (plus précisément à la mi-carême), période à laquelle se pratiquaient autrefois de nombreux rituels destinés à chasser les mauvais esprits.

Ceux-ci étaient représentés par des personnages à l’apparence grotesque, défilant en cortège plus ou moins organisé en se livrant à des outrances diverses auprès des personnes rencontrées. Le Carnaval est né de ces traditions qui venaient marquer la fin de l’hiver et le retour du printemps.

Des rituels très anciens

Les individus masqués qui défilent de nos jours au milieu des confettis ne sont plus que la lointaine réminiscence de ces rites ancestraux parmi lesquels la chasse à l’ours tenait une place très importante.

 

Statuette de la déesse Artio, vénérée par les Celtes – Musée de Berne.
Chez les Ibères, les Celtes, les Romains, les Germains et tous les peuples de la façade atlantique de l’Europe jusqu’en Scandinavie, cet animal dangereux était autant craint qu’admiré. La manière dont il s’endormait pendant la période hivernale pour revenir à la vie au début du printemps suscitait chez eux une vénération profonde.

Ils y voyaient l’incarnation même du cycle des saisons. En sortant de sa tanière, l’ours personnifiait la libération des forces vitales mais aussi celle les mauvais esprits emprisonnés par l’hiver.

 

Dans ces temps anciens, tuer un ours était la preuve d’une grande vaillance et le moyen pour un guerrier ambitieux d’asseoir son pouvoir dans le groupe social.

Cette chasse marquait pour les jeunes hommes le passage à l’âge adulte et s’entourait de rituels parfois sanglants, dont les premiers évangélisateurs furent les témoins horrifiés.

Chasse à l’ours en Russie – Constantin Gorbatov, 1876-1945.

Ces pratiques se ritualisèrent peu à peu en des simulacres de chasse comportant un ou plusieurs individus, vêtus de peaux de bêtes, prenant une apparence mi-homme, mi-animal. ″Capturés″ puis exhibés devant la population, ils se livraient à des démonstrations bruyantes et parfois violentes, soulignant le caractère bestial de leur personnage. Parmi les spectateurs malmenés, les femmes et les jeunes filles faisaient l’objet d’une ″attention″ toute particulière, avec des tentatives de rapts, voir de viol.

L’ours pyrénéen

Ces rites étranges se perpétuent encore de nos jours sur les deux versants des Pyrénées.

Dans le pays basque espagnol, les villages de  Zubieta ou Arizkun voient se dérouler, vers la fin du mois de janvier, un étrange jeu de poursuites entre un personnage déguisé en ours et un meneur armé d’un bâton.

le Hartza (ours en basque) et son gardien parcourent les rues, le faux animal, recouvert de peaux de mouton et de chaînes, s’échappant régulièrement pour se mêler à la foule des carnavaliers. Bousculant tout sur son passage, il reçoit de son gardien, à chaque fois qu’il est rattrapé, de nombreux coups de bâton.

 

La tradition du Hartza dans le village de Arizkun au pays basque espagnol.

Le versant français n’est pas en reste. Dans le Haut Vallespir (Pyrénées-Orientales), plusieurs villages perpétuent, à la fin de l’hiver, une traditionnelle chasse à l’ours pendant laquelle les passants (mais surtout les femmes et jeunes filles) se voient enduire le visage d’un mélange de suie et d’huile en signe de chance ou de fertilité.

Le rituel des Lupercales

Dans la Rome Antique, à la mi-février, avaient lieu les Lupercales. Ces fêtes, qui marquaient la fin de l’année romaine, voyaient de jeunes hommes déguisés en faune et habillés de peaux de boucs, courir dans les rues armés de lanières de peaux sanglantes avec lesquelles ils fouettaient les femmes désirant se rendre fécondes.

Une fête chasse l’autre

Presqu’à la même période, des fêtes dédiées au Dieu Pan (dieu de la fertilité, personnage mi-homme mi-bouc) voyaient se dérouler dans les rues de Rome des processions nocturnes accompagnées de flambeaux.

Processions que l’Église chrétienne transforma en fête de la Chandeleur où, pendant l’office étaient promenés des cierges allumés. Conservés précieusement, ces cierges avaient la réputation d’éloigner la foudre.

On les allumait également pour accompagner les malades à l’agonie. Selon un dicton de Franche-Comté :

″Celui qui la rapporte chez lui allumée, pour sûr ne mourra pas dans l’année.″

Une lutte d’influence

Le Christianisme des premiers siècles eut fort à faire pour contrer ces anciennes pratiques.

A l’époque médiévale, les défilés de carnaval et autre Fête des Fous sont l’occasion de nombreux débordements – miniature du XIVe siècle.jpg
Les rituels accompagnant la fin de l’hiver apparaissaient particulièrement condamnables aux yeux de l’Église, avec ces défilés endiablés, ces ″Fêtes des Fous″ et autres cohortes ″d’hommes sauvages″, courant les rues habillés de peaux de bêtes, entourés de compères à l’allure tout aussi peu recommandable, l’ensemble se livrant à des obscénités et libations appuyées.

L’expression, un peu désuète, ″Faire carême-prenant″ est restée dans la langue française comme le synonyme de comportements excessifs et grossiers. Par extension, être habillé comme un ″carême-prenant″ désignait une personne mise d’une manière particulièrement fantaisiste ou ridicule.

Une cohorte de saints

Pour contrer ou du moins canaliser ces excès, l’Église mit en place sur cette période un calendrier serré de fêtes et commémoration de saints et saintes devant se substituer aux diverses divinités issues du Panthéon pré-chrétien.

De même que la fête de la Chandeleur était venue remplacer celle du dieu Pan, Saint Vincent et Saint Sébastien en janvier, Saint Blaise, Sainte Véronique et Saint Valentin en février, vinrent en cortège rythmer ce temps particulier d’avant le Carême. La Semaine Sainte avec la grande fête de Pâques et la Résurrection du Christ venait, comme un point d’orgue, conclure ce moment particulier de l’année.

L’image magnifiée du Christ, glorieux vainqueur des Enfers et messager de vie, apparaissait plus conforme aux préceptes de la foi chrétienne que celle de l’ours, renaissant à la vie après sa longue hibernation, telle que célébrée par les peuples païens. La doctrine chrétienne prônant la supériorité de l’homme sur les animaux ne pouvait que rejeter avec horreur une interprétation aussi bestiale du cycle de la vie.

Résurrection du Christ – Galerie des tapisseries du Vatican – Atelier de Pieter Coecke van Aelst -1502.1550 – Musées du Vatican.

Mais, le vernis apposé par la tradition chrétienne eut bien du mal à supplanter les anciens mythes et pratiques ancrés dans le paysage culturel européen, comme celui des hommes sauvages et autres créatures proches du surnaturel ressurgissant dans les rues à la période du Carnaval.

Hommes et ours de paille

La tradition des personnages de paille est encore très présente dans plusieurs régions allemandes.

Le cortège des Strohbären à Heldra.
Ainsi à Heldra, petite ville au nord de la Hesse, où l’on retrouve à l’identique la silhouette pointue du Iltis alsacien de Buschwiller.

Là, ce ne sont pas moins de cinq ″Strohbären″ (ours de paille) qui déambulent en cortège dans les rues, le mercredi des Cendres.

 

Selon les régions, la silhouette de ce Strohbär varie, en fonction du type de paille utilisée, seigle, avoine ou froment.

 

Ruschberg – région du Palatinat
Weingarten – nord du lac de Constance
Meßkirch

 

Il est intéressant d’observer que si la plupart du temps, ces personnages de paille ont un rôle assez passif, défilant de manière pataude au milieu de la population, par endroit ils adoptent une attitude plus agressive.

Une différence de matériau qui a pu influer sur l’apparence des personnages, les longueurs de fibres n’étant pas toujours les mêmes d’une variété de céréale à l’autre.

Avec pour résultat, des allures plus ou moins compactes.

 

Brigachtal – Est de la Forêt Noire

Ainsi à Brigachtal (versant est de la Forêt Noire), les hommes de paille se promènent avec une sorte de fléau dont ils menacent les passants, en réminiscence des anciens rites de fertilité.

Un peu plus loin vers l’Est

La visite de l’ours de paille en Bohême au milieu du 19è siècle.

 

S’il est courant dans les régions allemandes de voir des défilés de carnaval imposants, comptant un nombre impressionnant de participants et de spectateurs, plus à l’est ces traditions ont gardé une dimension beaucoup plus simple.

En Tchéquie comme en Pologne, à l’époque du carnaval, ce sont de petits groupes de personnages grimés, accompagnés de musiciens, qui entourent les ours de paille (surnommés Bera ou Berry) et vont de maison en maison faire la quête à la manière traditionnelle.

 

Kamion Podgórny – (Est de Varsovie) – © Dariusz Brożek.

Ces cortèges sont constitués de figures stéréotypées : jeune couple avec demoiselles d’honneur, ramoneur, médecin ou policier, diable ou prêtre, etc …

 

La tradition du Wodzynie Bera à Kopienica – sud Pologne © Robert Garstka
Cet assemblage hétéroclite n’est pas sans rappeler les anciennes fêtes des fous où il était d’usage de tourner en dérision les codes de la société.

Dans l’ancienne Silésie, (sud Pologne) ces cortèges portent le nom de ″Wodzynie Bera″ (conduite du Bera) ou Wodzynienie dzwiedzia″ (conduite de l’ours).

Rappel explicitement des anciennes traditions de montreurs d’ours qui, jusqu’au 19è siècle, parcouraient les villages. L’ours enchaîné symbolisait la victoire de l’homme sur la bête et sa visite devait apporter santé et prospérité dans les maisons où il entrait.

 

Divers aspects de la promenade de l’ours,
″Wodzenie niedzwiedzia″ en Pologne.

 

Ceux qui croisent le chemin de l’ours doivent accepter danser avec lui et parfois, se laisser enduire le visage de suie en signe de porte bonheur, la gent féminine faisant là aussi l’objet d’une attention particulière.

Il est intéressant d’observer que ces pratiques sont similaires à celles qui se perpétuent dans les Pyrénées, l’ours apparaissant comme une sorte de fil rouge dans de nombreuses traditions en Europe.

Pologne – Miedary

Un héritage précieux

Butzimummel – année 1978 – ©Robert Bubendorf
A Attenschwiller, dans le Sundgau alsacien, la tradition du Butzimummel se veut plus sage. Patrimoine précieux mais néanmoins fragile, il se perpétue bon an, mal an, dépendant de l’envie des futurs communiants de l’année, pas vraiment conscients de l’héritage dont ils sont dépositaires.
Ce qui rend d’autant plus émouvant ce cortège, constitué d’adolescents, dont on peut légitimement se demander combien de temps encore il pourra résister à l’actuel laminage culturel. Verra-t-on à nouveau, l’an prochain, le Butzimummel et ses accompagnateurs arpenter les rues d’Attenschwiller pour annoncer la fin de l’hiver et le retour du printemps ?
Butzimummel – année 2012

 

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Documentation

  • Michèle Bardout – La paille et le feu – Traditions vivantes d’alsace / collection “Espace des hommes” – Editions Berger-Levrault – Paris. 1980
  • Michel Praneuf – L’ours et les hommes dans les traditions européennes -Editions Imago – 1989
  • Élisabeth Klein – Un ours bien léché : le thème de l’ours chez Hildegarde de Bingen – Anthropozoogica, vol. 19 – 1994
  • Mille et une fête – Actes du colloque tenu à l’Ecomusée d’Alsace les 20/21 octobre 2000
  • Philippe Walter – Arthur, l’ours et le roi – Editions Imago – 2002
  • Michel Pastoureau – L’ours, Histoire d’un roi déchu – Editions du Seuil – 2007

Liens

https://www.marc-grodwohl.com/m%C3%A9moires-de-l%E2%80%99ecomus%C3%A9e-d%E2%80%99alsace/l%E2%80%99-homme-sauvage-dans-tous-ses-%C3%A9tats

http://pratique.leparisien.fr/guide-prenoms/prenoms-masculins/prenoms-masculins-courts/bernard-1200000064

https://fr.wikipedia.org/wiki/Ours_dans_la_culture

https://fr.wikipedia.org/wiki/Homme_sauvage

https://www.adelise-lapier.com/deesse-celte-artio-le-culte-de-l-ourse

https://fr.wikipedia.org/wiki/F%C3%AAtes_de_l%27ours_en_Vallespir

http://capcatalogne.com/venue-fond-ages-fete-de-lours/

https://www.larousse.fr/dictionnaires/francais/lupercales/48089

https://fr.wikipedia.org/wiki/Lupercales

https://latogeetleglaive.blogspot.com/2013/02/des-lupercales-la-saint-valentin.html

https://lesdeuxsiciles.fr/home-blog/ceres-et-proserpine-et-la-ville-de-enna/

http://www.strohbären.de/index.htm

https://pl.wikipedia.org/wiki/Wodzenie_nied%C5%BAwiedzia

https://nikidw.edu.pl/2022/01/17/wodzenie-niedzwiedzia-na-slasku-opolskim-stary-karnawalowy-zwyczaj-wpisany-na-krajowa-liste-niematerialnego-dziedzictwa-kulturowego/

http://www.isundgau.com/le-carnaval-autrefois/

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