Quand l’Alsace se couronnait d’or – le schnepper

Richement orné d’or ou d’argent, le schnepper est au 18è siècle le symbole même de la classe dirigeante. Pour les aristocrates et grandes bourgeoises qui s’en couronnaient, ce somptueux couvre-chef était autant un emblème qu’une parure, marquant ainsi leur appartenance à l’élite.

Une allure surprenante

Rare exemple de schnepper strasbourgeois – Musée Historique de Strasbourg.

 

 

Une calotte ronde prolongée de trois pointes s’avançant sur le haut de la tête et les tempes, telle est l’allure de cette coiffe très particulière.

Montée sur une armature rigide, elle est recouverte d’un décor particulièrement sophistiqué alliant selon les cas passementeries d’or ou d’argent, dentelles métalliques et plaques de métal gravées ou guillochées.

Un exemple somptueux

Les musées de Strasbourg conservent quelques exemplaires particulièrement luxueux, témoignant du degré de raffinement et de richesse auquel était parvenue la société patricienne de la ville.

Leur ornementation, d’allure presque archaïsante, présente un assemblage serré de plaques de métal gravées, dentelures et filigranes métalliques entourant de gros cabochons.

 

Portrait en 1744 de Melle Hannong, héritière de la riche famille de faïenciers alsaciens – Musée Historique Haguenau.

 

 

 

Véritable petit chef-d’œuvre manufacturier, à la limite de la pièce d’orfèvrerie pour certains modèles, le schnepper se rencontrait principalement dans les milieux urbains, sièges d’une bourgeoisie aisée.

Un nom étrange pour une étymologie “saisissante”

D’où vient ce mot de schnepper ?

Pierre Rondeau, dans son Dictionnaire nouveau françois-allemand paru en 1732, le traduit de manière succincte par “coiffe à pointes”. Dans celui des frères Grimm, l’expression “schneppe” évoquerait autant une pointe qu’un bec, voire une corne.

Notion que l’on retrouve dans le mot “Taillenschneppe” qui désigne un corsage serré comportant une extension effilée à l’avant.

Musée Unterlinden – Colmar

 

“Taillenschneppe”: exemple de bustier se terminant en pointe – Portrait de femme (1632) – Thomas de Keyser – Musée de La Haye.

 

Pour August Kassel,, (ainsi que le mentionne Marguerite Doerfliger dans son ouvrage sur les coiffes d’Alsace) le mot “Schnepp” serait à rapprocher de “Schnebbe” ou “Schnabel”, évocation du bec verseur de la cruche.

 

En dialecte, le verbe “schnâppa” traduit également l’action de saisir, happer. Il apparaît sous la forme plus littéraire de“Schnappen” dans le “Dictionnaire nouveau françois-allemand” de Pierre Rondeau qui lui donne une traduction identique.

Il est vrai que la forme générale du schnepper avec ses pointes effilées n’est pas sans rappeler celle d’une main se saisissant d’un objet.

Face à ces pistes multiples, il est difficile de déterminer l’origine précise de cette dénomination. (Phénomène qui n’a rien d’inhabituel en ce qui concerne l’habillement).

Pour conclure et, pour paraphraser une expression alsacienne bien connue des dialectophones, on peut dire que ce nom de “schnepper” (abrégé de schnepperhüb ou schnepperhaube), lui est simplement venu :wia d’r Schnàbel g’wàchsa esch !“

Différences territoriales

Musée Unterlinden – Colmar

 

Quelques beaux exemplaires, conservés au musée des Unterlinden de Colmar, viennent illustrer cette apparence. Les reliefs y sont moins marqués, privilégiant l’utilisation de passementerie d’or à la place du métal travaillé.

 

Le schnepper ne présente pas partout la même surcharge décorative qu’à Strasbourg.

Dans d’autres villes d’Alsace, son allure apparaît plus élégante, la calotte centrale étant plus réduite, avec des pointes très effilées.

La bourgeoisie locale faisait-elle appel à d’autres ateliers de confection  ? Etait-ce une volonté de se démarquer ou plus simplement, une évolution de la mode et des gouts ?

 

Musée Unterlinden – Colmar.
Musée Unterlinden – Colmar.

Deux pièces particulièrement raffinées, avec des décors de passementeries d’or et d’argent.

A droite, le relief est réalisé avec l’inclusion de fines lames de carton découpées et façonnées, rebrodées de fils d’or.

Une mode diversement appréciée

 

Ce particularisme de la mode locale et dont les alsaciennes tiraient une grande fierté, était parfois perçu sous un angle différent par les visiteurs de passage.

 

Le port du schnepper exigeait une coiffure stricte, les cheveux tirés en arrière laissant le visage et le cou dégagés. Ce qui tranchait avec ce qui se pratiquait ailleurs en France où boucles et frisottis étaient à la mode.

Portrait de Anna Diehl – Musée de la Folie Marco – Barr

 

Ainsi le russe Nikolaï Karamzine qui, visitant Strasbourg en 1789, en livre le commentaire suivant :

“après avoir peignés et pommadés leurs cheveux, elles les assemblent sur le haut de leur tête et attachent dessus une petite couronne. Rien ne saurait être plus laid que cette parure.”

Tout est affaire d’appréciation !

Mode française et allemande

Avec l’irruption de la mode française et le port des perruques  à frimas , la haute bourgeoise alsacienne fit le choix du compromis en associant cheveux poudrés selon le goût du jour et schnepper à l’ancienne mode.

 

Exemple d’association entre mode française et accessoires à l’allemande. “Une strasbourgeoise en costume allemand” vol-6 du FrauenZimmer – Musée Historique Mulhouse.
Anne-Marie Schmid – née Koop – 1785 – par Christian Enslen – huile sur toile – Musée des Beaux-Arts Strasbourg.

 

Pendant tout le 18è siècle, mode française et allemande feront ainsi bon ménage en Alsace, les accessoires germaniques comme le schnepper venant “en complément” du costume à la française.

(voir article sur “La mode française revisitée” ici

 

Un “clap de fin” brutal

Cet arrangement, très féminin, qui permettait aux alsaciennes de préserver les éléments les plus représentatifs de leur costume, ne trouva pas grâce aux yeux des Révolutionnaires.

Alors que l’annexion de l’Alsace par Louis XIV n’avait pas grandement modifié les habitudes vestimentaires locales, le pouvoir royal ayant très sagement décidé que “l’on ne toucherait pas aux choses de l’Alsace“, un siècle plus tard, le vent révolutionnaire en décida autrement.

Soucieux d’appliquer à tous les citoyens les principes républicains d’égalité, les ultras de la République, menés par Saint Just, décidèrent de bannir des modes jugées peu compatibles avec les idéaux de la Révolution.

 

Le 15 novembre 1793, une proclamation vint signer l’arrêt de mort du schnepper:

 

“Les citoyennes de Strasbourg sont invitées à quitter les modes allemandes, puisque leurs cœurs sont français”.

Saint Just : “ce qui constitue une République, c’est la destruction totale de ce qui lui est opposée.” Dessin : Archives de l’Aisne.

L’ombre de la guillotine planant sur les récalcitrantes, ce fut à pleins paniers que les alsaciennes apportèrent leurs coiffes d’or et d’argent aux membres des cellules républicaines.

Le métal précieux récolté grâce à ces “dons” permit de dégager une somme confortable qui vint renflouer les caisses de l’Armée du Rhin.

Gravure du XVIIIème siècle – Musée Historique de la ville de Strasbourg.

 

Ce que le bon plaisir royal et quelques siècles d’habitudes n’avaient pas réussi à réformer, le souci “égalitaire” des Révolutionnaires en était venu à bout !

 

 

 

Remerciements à Mme Geneviève Kientz et Mrs Gérard Michel et Gérard Leser pour leurs précisions linguistiques.

A Mr Raphaël Mariani, conservateur au Musée Unterlinden, à propos de la technique de broderie “cartisane”.

Aux divers musées de la région pour la mise à disposition des documents.

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Références

  • Pierre Rondeau – Nouveau Dictionnaire François Allemand – vol 2 – Leipzig, Francfort 1732.
  • Nikolaj Mihajlovic Karamzin – Voyage en France, 1789-1790 – Traduit du russe et annoté par A. Legrelle – (1885 Edition originale) –  réédité en 2012
  • Eugène Seinguerlet – Strasbourg pendant la Révolution – 1881 – BNF (Gallica).
  • Le livre d’heures des coiffes d’Alsace – Marguerite Doerflinger – Editions Oberlin – Strasbourg. 1981
  • Nicole Pellegrin – Les vêtements de la Liberté – Abécédaire des pratiques vestimentaires françaises de 1780 – 1800 – Editions Alinéa. 1989
  • Léone Prigent – Les coiffes de l’Alsacienne dans Signes identitaires provinciaux aux 17e et 18e siècles. Paraître et apparences en Europe occidentale du Moyen Âge à nos jours – Isabelle Paresys – Editions du Septentrion. 2008
  • Georges Livet – Bourgeoisie et capitalisme à Strasbourg au 18è siècle – Extrait de Conjoncture économique structures sociales – Hommage à Ernest Labrousse – Edité par Fernand Braudel

Liens

https://fr.wikisource.org/wiki/Comment_l%E2%80%99Alsace_est_devenue_fran%C3%A7aise

https://alsaciae.org/2019/11/05/1793-la-terreur-en-alsace/

https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k5765632x.texteImage

https://www.lalanguefrancaise.com/dictionnaire/definition/cartisane

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2 commentaires
  • Caroline REYS
    19 septembre 2021

    Ce que les Révolutionnaires ont fait « au nom de l’appartenance française » reste une menace de nos jours…
    À méditer ….

    • Jocelyne Rueher
      19 septembre 2021

      Je pense qu’il faut se garder de juger les faits du passé avec notre vision actuelle.
      Toute situation insurrectionnelle est propice à des excès.Surtout lorsque l’on se croit investi d’une mission comme dans le cas de St Just. L’Histoire est pleine, hélas, de ce type de comportements.