La jupe traditionnelle – des plis très canon !

La jupe qui accompagne le costume alsacien comporte des plis d’un style bien particulier. Appelés “plis canon”, ils se répartissent sur le dos et les hanches, rappelant l’alignement des tuyaux d’orgues. D’où vient donc ce curieux nom et quelle est donc l’origine de cette disposition vestimentaire ?

Une origine très ancienne

L’origine de ces plis particuliers est à retrouver dans la mode du 14 ème siècle, époque où le vêtement occidental connaît d’importants changements. Une différentiation de plus en plus marquée s’installe entre les vêtements masculins et féminins. Celui des hommes se raccourcit, s’élargit au niveau des épaules. Le costume s’accompagne de plis nombreux qui structurent la silhouette.

Charles d’Orléans reçoit l’hommage de son vassal Antoine de Beaumont. Lettrine ornée. XVe siècle. Archives Nationales
Chroniques de Jean Mansel. BNF

Celui des femmes prend, à l’opposé, de l’ampleur au niveau des jupes, la taille étant de plus en plus marquée.

La houppelande et ses plis “gironnés”

Ce vêtement, apparu à la fin du 14ème siècle et semblable à un large manteau, a été porté aussi bien par les hommes que les femmes. De longueur variable, il est souvent prolongé par une longue traîne dans sa version féminine. La houppelande se caractérise par un important volume textile qui nécessite l’emploi de larges ceintures pour en maîtriser l’ampleur. Autour de cette ceinture qui resserre le vêtement au niveau de la taille, s’organise un ensemble de plis réguliers. Ces plis sont dits “gironnés” de par leur allure en rayons réguliers, répartis autour de la ceinture.

Version masculine et féminine de la houppelande. La Reine Sémiramis, fondatrice de Babylone. Miniature XVè

Un symbole de noblesse

La houppelande est le vêtement des personnes nobles et fortunées. A une époque où la matière textile est chère, le volume de tissu qui intervient dans sa confection traduit de fait le luxe. Cette ampleur, jointe aux nombreux plis soigneusement répartis, oblige son porteur à la contenance, à une limitation des mouvements risquant de nuire à l’harmonie du vêtement. Cette économie du geste ajoute au caractère aristocratique du vêtement. Comportement qui introduit peu à peu la notion de contrainte physique comme partenaire obligée de l’élégance.

Des plis façonnés

Au fil du temps, la difficulté de maintenir en forme l’ordonnance des plis fait évoluer la conception du vêtement. Ces plis sont à présent cousus, canalisés en lignes régulières nettes. Le principe des plis canon apparaît. Leur forme arrondie est soulignée par des effets de rembourrage qui, par leur nombre et leur épaisseur, renforcent l’impression d’opulence.

Rogier Van der Weyden – Détail du triptyque de la crucifixion- 1443.1445 Ci-contre : F. del Cossa, Allegoria del Mese di Aprile – 1470 – Détail

Le terme de “canon” est issu du grec kanôntige de roseau“. Il se rapporte à la forme même de ces plis, rangés en cannelures rectilignes. Différents objets de forme cylindrique portent également ce nom tels le canon d’artillerie ou l’unité de mesure destinée à mesurer les liquides (un canon de rouge).

Une silhouette transformée

Ces vêtements abondamment plissés, aux lignes structurées, modifient les apparences, remodèlent les silhouettes. Les manches s’élargissent, se gonflent. A la Renaissance, le costume masculin prend du volume, se densifie vers le haut tandis que la masse des jupes féminines s’élargit encore davantage. Ces effets de surépaisseur, loin d’être ressenties comme disgracieuses ou contraignantes, sont vues comme ajoutant du prestige à la tenue.

Lucas Granach l’ancien. Ci-dessus : Chasse au château de Hartenfels -1540 – détail. A dt: Bethsabée au bain – détail

Grace aux plis canons, qui organisent le volume du costume, la minceur de la taille est mise en valeur par rapport aux hanches, critère obligée de la beauté féminine.

Pour accentuer cet aspect bien particulier, on n’hésite pas à superposer plusieurs niveaux de jupes, créant ainsi la silhouette “en sablier” qui deviendra la norme au cours des siècles suivants.

Jeune fille de Strasbourg. Gravure de W.Hollar- env 1630

Une permanence dans le temps

Abandonnés à partir du 17è siècle par les costumes bourgeois et aristocratiques, les vêtements lourdement plissés vont rester en vogue dans les campagnes. Ils vont continuer d’y incarner la prospérité, le rang social important. Un peu partout en Europe, ils font partie des techniques de confection courantes des costumes traditionnels, en particulier pour les jupes.

Plusieurs explications à cette continuité. Dans le milieu rural, naturellement porté au conservatisme, ils restent synonymes de richesse, de prospérité. De tous temps, la laine a été le textile le plus couramment utilisé dans les campagnes pour la confection des vêtements, le coton, la soie, trop fragiles, étant minoritaires et apanage de la haute société. Pour maintenir en place un métrage important de ce tissu épais, le système des plis canon serrés est une solution efficace malgré la complexité de sa mise en œuvre. Sans oublier l’impression de fécondité que les hanches élargies donne aux femmes.

Cet héritage lointain de l’époque médiévale va ainsi traverser les lieux et les époques, apportant aux costumes traditionnels toute leur spécificité.

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Ouvrir le diaporamaVoir article sur la couture des plis canon ici.

Références

  • Le costume Français – Flammarion 1996
  • Parades et Parures – L’invention du corps de mode à la fin du Moyen-Âge – Odile Jacob – Éditions Gallimard 1997
  • Histoire des modes et du vêtement – Du Moyen Âge au XXIe siècle – Éditions Textuel

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