Le vert empoisonné

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En Alsace, les jupes de couleur verte ont été autant à la mode, sinon même plus, que celles de couleur rouge. Au 19è siècle, cette préférence marquée pour le vert se retrouve dans toutes les sphères de la société où, grâce aux progrès des colorants de synthèse, sont apparus des tonalités inédites. Parmi elles, la teinte vert émeraude a connu un succès fulgurant. Très prisée pour son intensité, elle sera utilisée à grande échelle, en une véritable vague verte aux conséquences parfois gravissimes.

Le vert, une couleur bien capricieuse

Dans de nombreux domaines, le vert est une teinte très inconstante, difficile à fabriquer comme à maîtriser. Au fil des siècles, cette instabilité lui a conféré une connotation négative, souvent associée aux choses maléfiques, voir démoniaques.

Dans le domaine pictural, il existe peu de pigments utilisables. Si dans l’Antiquité, le bleu égyptien et ses dérivés offrait une large palette de tons bleus ou verts, sa production a connu un coup d’arrêt à la chute de l’Empire Romain, obligeant le monde médiéval à trouver d’autres alternatives.

Lire : L’épopée du bleu égyptien

Bien que de nombreuses substances colorantes puissent être extraites des plantes (nerprun, iris, poireau, …), elles résistent assez mal à la lumière.   

 

D’autres moyens se révèlent toxiques.

C’est le cas du vert de gris, issu de l’oxydation du cuivre. Il est produit en exposant des plaques de cuivre à du vinaigre ou de l’urine et en grattant la poudre verte se formant à leur surface. Ce pigment, très toxique, avait aussi le défaut de ronger les surfaces et d’altérer les couleurs mises à son contact.

Le vert de gris provient de l’oxydation du cuivre ou du bronze (alliage de cuivre et d’étain).

 

C’est pourquoi, pendant le Moyen Âge, les tons de verts sont essentiellement obtenus en broyant différents types de minéraux comme les ″terres vertes″, composés siliceux riches en oxydes de cuivre ou de chrome, ou de la malachite, pierre semi-précieuse, laquelle fournit des tons de verts vibrants.

Le vert de malachite, visible sur le panneau de la Crucifixion, scène centrale du retable de l’église de Buhl – Haut Rhin
Partant de ce constat, on ne peut que s’étonner de la qualité de certaines peintures médiévales dont les tonalités vertes ont gardé toute leur vivacité malgré le passage du temps.

Quelques artistes sont restés célèbres pour avoir su apprivoiser les difficultés liées à l’emploi de ces pigments. Parmi eux, Hans Baldung (1484-1545) surnommé “Grien” à cause de son goût marqué pour la couleur verte.

 

Autoportrait de Hans Baldung Grien sur un papier de tonalité verte.

 

Quelques décennies plus tard, Paolo Caliari dit Véronèse (1528-1588) sera reconnu pour la qualité de ses tons de vert. (La région de Vérone était par ailleurs un centre de production des fameuses ″terres vertes″.)

Lucrèce par Véronèse – Musée d’Histoire de Vienne

 

Vénus et l’Amour – Hans Baldung Grien – Kröller Müller Museum

A propos de la couleur verte, le peintre américain Asher Brown Durand (1796-1886) déclarait :

″Je peux bien comprendre pourquoi la couleur verte a été dénoncée par les artistes, car aucune autre n’est accompagnée d’autant d’embarras″.

 

Girolamo da Carpi – Portrait de dame vers 1530-1540 – Städel Museum – Francfort sur le Main

Le vert insaisissable

Teindre un tissu en vert se révélait tout aussi compliqué.

Pendant la période médiévale, le métier de teinturier était très cloisonné. Ceux qui teignaient en rouge et jaune n’étaient pas les mêmes que ceux produisant les étoffes bleues et noires. Il était totalement proscrit de procéder à des mélanges ou superposition de teintes.

Une interdiction qui ne sera progressivement levée qu’à la Renaissance.

Mais les divers procédés de coloration qui se développent alors ne peuvent empêcher les tissus teints en vert de perdre rapidement leur couleur, la teinte se fixant mal dans les fibres.

 

Même si les portraits de l’époque attestent de l’emploi du vert par les élites, cet usage reste marginal. Il se retrouve davantage dans les classes populaires où les tissus sont rarement de couleur vive.

Dans l’imaginaire collectif, cette instabilité du vert est associé aux choses éphémères : le printemps, la jeunesse, la chance et la fortune, le hasard, le jeu.

C’est une teinte totalement bannie du monde du théâtre depuis la mort en scène de Molière, souvent revêtu d’un costume vert. 

L’arrivée de la chimie

Au 19è siècle, tout change grâce à un chimiste suédois de génie, Carl Wilhelm Scheele qui, en 1775, parvient à créer un nouveau pigment à partir d’une mixture de potassium, d’arsenic blanc et de cuivre : le Vert de Scheele.

En 1814, Friedrich Russ et Wilhelm Sattler, y ajoute l’acétoarsénite de cuivre, donnant naissance au Vert de Schweinfurt, d’une tonalité encore plus saturée.

Qu’on les nomme vert de Paris, vert anglais, vert de Braunschweig, de Neuwied ou bien ″mitisgrün″, ces teintes représentent alors une révolution : ils sont d’une teinte éclatante, accrochant magnifiquement la lumière des lampes à gaz qui commencent à équiper les maisons.

Carl Wilhelm Scheele dans son atelier.

 

On ne prête pas une grande attention au fait qu’ils sont produits en utilisant des matières hautement toxiques.

Une vague verte

On les utilise partout : pour teindre le tissu des robes, les gants, les chaussures ainsi que les fleurs artificielles dont les femmes parent leurs chapeaux ou leurs cheveux. Les jouets d’enfants et les confiseries n’échappent pas à cette folie du vert.

Les murs des maisons se retrouvent tapissés de papiers peints aux tons lumineux. Lesquels figurent aussi sur la palette des peintres de l’époque, en particuliers celle des impressionnistes.

Femme à sa broderie – Georg Friedrich Kersting – 1812 – Schlossmuseum – Weimar
Vincent Van Gogh – autoportrait – 1888 – musée Fogg de Cambridge – Massachusetts

Un engouement qui accompagne Napoléon Bonaparte dans son exil à Sainte-Hélène, les murs de la maison de Longwood où il est logé étant revêtus de ce type de tapisserie verte.

Une étoffe à la mode

Mais c’est dans le monde de la mode que ce vert va connaître son plus grand développement, les femmes s’entichant de ces étoffes aux extraordinaires tonalités de vert.

Ces couleurs chatoyantes sont mises en valeur par la vogue des crinolines qui permettent de les étaler en des métrages importants, accompagnés de volants et nombreux frou-frou.

 

 

Robe de ville – vers 1867 – Collection du Palais Galliera -Paris

 

Sans parler des chapeaux, châles, chaussures ou gants, tous teints dans ces mêmes tons. Les gravures de l’époque, utilisant ce même vert, détaillent les nombreux modèles qui sont proposés aux élégantes.

 

Tenues de promenade – gravures 1840

 

Très bollywoodien, le costume que l’on fait porter à Vivien Leigh dans ″Autant en emporte le vent″ n’en est pas moins conforme à la mode féminine des années 1865.

 

 

Journal des modes – 1850.

 

1850 env. Collection Glennis Murphy.

 

Franz Xaver Winterhalter – L’Impératrice Eugénie en tenue de sacre.

Le peintre allemand Franz Xaver Winterhalter (1805 – 1873), à travers les nombreux portraits qu’il réalise dans les années 1860, retranscrit l’enthousiasme qui entoure cette “marée verte”, grandes bourgeoises et têtes couronnées se montrant toutes désireuses de s’afficher avec ces étoffes à la mode.

Franz Xaver Winterhalter – La-reine Victoria en robe emeraude -aquarelle1855 – Royal Collection Trust.

Une composition bien connue, réalisée en 1855, nous fournit un bel exemple de cet attrait.

Assise au premier rang des dames d’honneur de l’Impératrice Eugénie, la comtesse de Montebello attire particulièrement le regard dans une splendide robe vert émeraude. Présentée à l’Exposition universelle de 1855, cette toile rencontra un grand succès.

L’impératrice Eugénie entourée de ses dames d’honneur – 1855 – Franz Xaver Winterhalter.

 

Derrière la couleur, le poison

Un pigment, contrairement à une teinture, ne se dissout pas dans l’eau. C’est particulièrement le cas de ces verts nouvellement inventés. Ils ne pénètrent pas dans les fibres textiles ou les papiers mais restent en surface. Ce qui, sous l’effet de l’humidité ou des frottements, produit une fine poudre en se détachant du support.

Les fortes doses d’arsenic qu’elle contient, de part ses procédés de fabrication, libèrent alors dans l’environnement une poussière d’arsenic qui pénètre dans les pores de la peau ou les poumons.

D’où les maux de têtes et les évanouissements des dames dans les salles de bals surchauffées de l’époque. Réactions que l’on attribuait alors aux corsets trop serrés ou à la constitution féminine, nécessairement fragile.

Scène de bal en 1860
Serre tête avec feuillage de gaze en vert de paris – Museum of Fine Arts – Boston.

Mais ce ne sont pas seulement les élégantes qui s’évanouissent ainsi. Les ouvriers teinturiers, les couturières, modistes et autres petites mains de la mode, qui manipulent les tissus et les fleurs artificielles, tombent eux aussi malades au contact du vert arsenical. Ils souffrent de plaies, d’ulcères, certains finissant par en mourir.

Un exemple va frapper les esprits, celui de Matilda Scheurer, morte en 1861 alors qu’elle travaille dans un atelier de confection de fleurs artificielles. Les témoins qui assistent à son agonie, remarquent que le blanc des yeux a viré au vert ainsi que ses ongles. Son autopsie confirmera la présence d’arsenic dans son estomac, son foie et ses poumons.

Malgré la pression des autorités médicales, la fascination pour ce vert funeste ne se dément pas. Il faudra attendre les dernières décennies du 19è siècle pour que l’on prenne réellement conscience du danger et que le monde de la mode s’en détourne.

Femme à la robe verte – Claude-Monet – 1866.
Robe d’après midi – Worth -1897

En 1859, le médecin Emile Beaugrand publie une étude qui dénonce les effets des verts arsenicaux employés par l’industrie. Une industrie qui mettra encore un bon moment pour enfin recourir à des colorants moins toxiques, tel le vert de cobalt, mis au point en 1780 par le chimiste suédois S.Rinmann.

 

En Alsace ?

Mélanie de Pourtalès représentée en fileuse et portant une belle jupe verte – Charles Spindler – Décoration murale du château de Pourtalès – acquisition Musée Art Moderne – Strasbourg.
Si l’on peut de nos jours porter sans crainte un costume traditionnel à jupe verte, on peut s’interroger sur les matières colorantes entrant dans la teinture des pièces d’avant 1860 contenues dans nos musées.

La couleur verte a été très appréciée en Alsace, bien plus que le rouge.

Au point que sur l’ensemble des robes conservées actuellement dans les collections, les deux tiers sont vertes. Fort heureusement, la plupart datent de la fin du 19è siècle et ne présentent pas de danger.

Les trésors qui dorment dans les réserves muséales ne sont heureusement pas tous des émanations de l’enfer.

 

 

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Documentation:

  • Louis Émile Beaugrand – Des différentes sortes d’accidents causés par les verts arsenicaux employés dans l’industrie – Plon – 1859.
  • Michel Pastoureau – Vert, Histoire d’une couleur – Editions du Seuil – 2013

 

https://tadaima-concept.fr/1-le-vert-son-histoire/

https://enigm-art.blogspot.com/2011/04/la-couleur-verte-dans-la-peinture.html

https://www.persee.fr/doc/crai_0065-0536_2007_num_151_2_87941

https://shs.hal.science/halshs-02457120v1/document

https://www.amusidora.fr/histoire-couleur-verte-et-arsenic/

https://www-webexhibits-org.translate.goog/pigments/intro/greens.html?_x_tr_sl=en&_x_tr_tl=fr&_x_tr_hl=fr&_x_tr_pto=rq

 

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