Le baiser de l’Alsacienne

Posted on 2
L’année nouvelle est toujours l’occasion d’échanger des promesses et des baisers. Une tradition dont les cartes de vœux ont longtemps été le support privilégié. A la fin du 19è siècle, les image d’alsaciennes en costume traditionnel ont été un sujet apprécié pour accompagner l’envoi de ces vœux. A l’approche du premier conflit mondial, certaines de ces illustrations ont pris une connotation nettement patriotique, encourageant à la reconquête de la province perdue. L’alsacienne en coiffe noire est devenue une image iconique, en une vision souvent très éloignée de la réalité du costume alsacien.

Un costume fantasmé

A la fin du 19è siècle, le thème de la belle alsacienne fait partie des représentations prisées par les amateurs en recherche d’un certain exotisme. Une connotation bon enfant qui va peu à peu s’effacer au profit d’un discours résolument patriotique.

 

Jeune fille en costume de Miesteheim, sur une carte de vœux de la fin du 19è siècle – Le costume représenté garde encore toute sa réalité, la photo faisant partie des nombreux clichés réalisés par l’équipe d’Anselme Laugel et Charles Spindler pendant leur étude des traditions populaires alsaciennes.

 

Un changement de ton illustré par les cartes de vœux de l’époque, drapeaux et motifs tricolores accompagnant cette orientation nouvelle.

Il est encouragé par l’importante communauté d’exilés alsaciens qui se sont réfugiés à Paris ou Nancy, suite à l’annexion de l’Alsace par le Reich allemand. Parmi ces optants, l’esprit de revanche est resté omniprésent. 

 

Poupée souvenir telle qu’on les conservait dans les familles exilées hors d’Alsace – Musée de Truchtersheim.

 

Ces exilés entretiennent une vision fantasmée de l’Alsace, le costume régional tenant une grande place dans ce souvenir.

Un costume dont ils n’ont qu’une image très partielle, la majeure partie d’entre eux ne connaissant que celui porté dans les régions proches de Strasbourg.

La coiffe noire qui leur est la plus familière devient ainsi un symbole facilement identifiable, propre à entretenir le sentiment d’appartenance. Il sert peu à peu de relais à un discours militant, en faveur du retour de l’Alsace dans le giron français.

Pour appuyer le propos, une cocarde tricolore plus ou moins large est ajoutée sur les ailes de la coiffe tandis que coquelicots, bleuets et marguerites viennent fleurir le reste de la tenue.

Une trilogie naturellement complétée par la couleur rouge vif de la jupe.

De moins en moins porté au quotidien dans sa région d’origine, le costume traditionnel se transforme en un stéréotype, partageant avec la Lorraine voisine ce rôle tout particulier de symbole national.

Carte de vœux patriotique 1914.

 

 

L’archétype du costume alsacien, avec cocarde et motifs tricolores, tel qu’il s’est créé au début du 20è siècle.

Un costume réinterprété

A mesure que s’amplifie la publication de ces images à visée patriotique, le costume représenté s’éloigne de son aspect réel.

Principalement éditées à destination d’un public français ou francophile, ces représentations se caractérisent par des tenues hétéroclites, n’ayant qu’une vague ressemblance avec le sujet traité.

Créées le plus souvent dans des studios parisiens, avec des accessoires pas toujours d’origine (on notera les nœuds improbables !), leur but essentiel est d’exalter le souvenir de la province perdues, la recherche de l’authenticité devenant très secondaire.

D’où l’aspect parfois très farfelu de ces tenues et le profil extravagant des coiffes dont sont affublés les modèles.

Une allure dont curieusement, personne ne semblait s’étonner, le caractère symbolique de ces images supprimant tout esprit critique.

 

l’Alsacienne au mouchoir avec un étrange double nœud  – Les dates portées sur la carte font le lien entre la défaite de 1870 et la venue de la guerre de 1914.
Une colorisation d’époque pour une alsacienne en nœud rose envoyant des baisers pardessus la frontière.

 

Une coiffe à l’identité incertaine

Sur certaines de ces représentations, l’allure de la coiffe prend des allures très surprenantes.

De manière certainement très involontaire, elle n’est pas sans rappeler celles qui sont portés sur la rive allemande du Rhin.

Découvrir les coiffes de nos voisins  ici

 

 

Surprenants rubans noués à l’horizontale, à la manière de ceux portés dans le pays de Bade.

Ce qui souligne le peu d’informations dont disposaient les personnes chargées de ces mises en scènes, le discours patriotique prenant résolument le pas sur la réalité objective du costume évoqué.

 

Petite fille au bouquet de gui – La comparaison avec la photo en début d’article fait ressortir la transformation du costume.

La force du symbole

 

 

Sur certaines de ces photos, le costume apparaît même escamoté, la coiffe seule suffisant à préciser le contexte alsacien du sujet.

Quel que soit l’aspect bizarre ou improbable qui lui est donné, sa silhouette particulière est désormais inscrite dans l’imaginaire des Français.

Baisers et serments

Avec l’arrivée de la guerre, les alsaciennes n’envoient plus seulement des baisers, elles en reçoivent en retour.

De beaux militaires apparaissent à leurs cotés qui viennent les enlacer, tout en les assurant de leur affection toute patriotique.

Image virile propre à encourager l’ardeur du soldat, en une promesse à peine voilée de tendre récompense.

 

En janvier 1916, le Petite Journal fait sa Une avec un sémillant militaire enlaçant une belle alsacienne.

 

Une représentation presque ritualisée, dont le succès ne se démentira pas, avec les images variées d’alsaciennes recevant baisers et serments de la part de soldats en uniforme des guerres de 1870 et de 1914-18.

 

Une déclinaison enfantine du thème.

 

La Belle au Bois Dormant, version Hansi

Le dessinateur Jean-Jacques Waltz (1873-1951), plus connu sous le pseudonyme de Hansi et qui ne cachait pas ses opinions anti-germaniques, repris le thème à son compte, en une vision presque onirique, d’une Belle au Bois Dormant à la sauce régionale.

Dans une projection surréaliste, la chambre de la demoiselle se trouve ainsi transportée dans la crypte du Mont St Odile, la Belle Alsacienne s’y réveillant toute frémissante, dans l’attente du baiser de son sauveur vêtu de bleu horizon.

Autour d’elle, Hansi multiplie les symboles régionalistes tels que bretzels, cigognes ou drapeau alsacien, etc… Sans oublier la silhouette incontournable de la cathédrale de Strasbourg se découpant sur l’horizon depuis l’ouverture de la fenêtre !

 

La crypte du Mont St Odile où repose actuellement le tombeau de la sainte et que Hansi transforme pour y placer la chambre de sa Belle Alsacienne.

Une démonstration si appuyée qu’elle s’apparente presque à un pastiche et dont on peut se demander si Hansi ne s’en amusait pas lui-même.

Un baiser très symbolique

Fréquemment utilisé, le thème du baiser de l’alsacienne connaitra un grand succès. Il apparaît de manière régulière, ne perdant jamais sa connotation guerrière.

En 1920, sur le calendrier des Postes, le ″baiser de l’alsacienne″ reste un thème récurent.

 

Des pioupious de 14-18 jusqu’aux GI américains de 1945, chacun aura à cœur de recevoir à son tour, son lot de baisers, de la part d’alsaciennes forcément reconnaissantes, lors des défilés ″de la Victoire″ venant clôturer les conflits.

 

Le baiser à l’Alsacienne lors du défilé de la Victoire en novembre 1944 à Strasbourg.
Général US embrassant une alsacienne à Masevaux en 1944.

Des images qui font maintenant partie de l’histoire de l’Alsace mais dont le caractère anecdotique ne doit pas occulter l’argumentaire belliciste se profilant derrière le sentimentalisme désuet.

 

 

Qu'en pensez-vous ?

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

2 commentaires
  • Annick Meyer
    8 janvier 2026

    Je suis émerveillée par ta recherche très documentée…
    Montrer l’évolution du costume (pas toujours très heureuse, certes) par l’approche des cartes de vœux est original et plaisant.
    Bravo !

    • Jocelyne Rueher
      10 janvier 2026

      Merci pour ce petit mot. En fait, ce qui m’intéresse dans l’histoire du costume, c’est celle des gens. La manière dont, à travers cette seconde peau, ils s’inscrivaient dans leur environnement.